Accueil du site > Fouilles > Le Thier d’Olne à Engis. Centre domanial du Haut Moyen Age

Le Thier d’Olne à Engis. Centre domanial du Haut Moyen Age

vendredi 28 novembre 2003, par Jacques WITVROUW

Depuis 1985, le Cercle archéologique Hesbaye-Condroz mène des campagnes annuelles de fouilles sur le site du Thier d’Olne, à Engis, avec le soutien financier du Ministère de la Région wallonne et de l’Association régionale pour la Recherche archéologique (ARRA).

Nous présentons ici un bilan provisoire des principaux résultats de ces fouilles qui révèlent, sur ce site, l’existence d’un centre domanial depuis le milieu du VIIe siècle jusqu’au début du Xe siècle [1].

Le Thier d’Olne est une colline isolée qui domine la rive droite de la Meuse, à proximité du gué d’Ombret et de l’emplacement du pont qu’empruntait, à l’époque romaine, la chaussée Arlon-Tongres.

En plus de sa position privilégiée, le Thier d’Olne offrait des ressources précieuses : d’une part, l’exploitation agricole de la plaine alluviale située en aval ainsi que la récolte des produits de la forêt bordant le plateau condrusien et, d’autre part, le contrôle de la navigation sur la Meuse avec la possibilité d’en percevoir un tonlieu.

Les vestiges des bâtiments construits au Haut Moyen Age sur le rebord Ouest du plateau surplombant le fleuve, couvrent une superficie d’environ 3500 m². Ces vestiges comportent notamment des structures d’habitat, des édifices religieux et des cimetières (fig. 1). Cet ensemble complexe est en fait constitué d’éléments successifs, appartenant au centre domanial qui, déjà structuré au cours de la période mérovingienne, s’est transformé et développé pour atteindre son apogée à l’époque carolingienne [2].

JPEG - 48 ko
Figure 1
Fouilles du Thier d’Olne (1985-1998). Plan de masse.

C’est probablement au milieu du VIIe siècle qu’une famille de l’aristocratie mérovingienne s’installe au Thier d’Olne. Son habitat est modeste, constitué – au stade actuel de la fouille – d’un petit édifice rectangulaire (8 x 4 m) à cloison médiane (fig. 2, B). Construit en matériaux périssables (bois, torchis, chaume), les traces de ses parois apparaissent sous la forme de tranchées de sablières, de profondeur inégale, bordées de nombreuses pierres posées sur chant. A distance, plusieurs fosses et silos ont été mis au jour.

JPEG - 49.3 ko
Figure 2
Occupation mérovingienne (milieu VIIe s.- début VIIIe s.) :
A = mausolée ;
B = habitat ;
C = palissade ;
D = accès vers le bord du plateau et le cimetière extérieur ;
E = alignement de poteaux ;
F = fosse ;
G = rebord du plateau.

Une tranchée-palissade accolée à l’angle Ouest de l’édifice rectangulaire, a été suivie sur une distance de 40 m (fig. 2, C). Elle est ponctuée de trous de poteaux, tous les 4 m environ, et délimite une aire d’au moins 500 m².

Au centre de cet enclos prend place le mausolée familial (fig. 2, A). C’est une construction de plan presque carré (14 x 12 m) comprenant un espace central, entouré de portiques sur trois côtés. Les soubassements en pierre, de faible épaisseur, correspondaient à des solins assemblés au mortier et destinés à recevoir une superstructure en bois et en torchis. Ces murs supportaient eux-mêmes une toiture réalisée à l’aide de matériaux périssables. Le sol de l’espace central était constitué d’un béton de tuileau et la face interne des murs était couverte d’enduits. L’accès était situé au centre de la façade Nord-Ouest, dans l’axe principal du bâtiment.

Les tombes associées au mausolée forment un ensemble homogène. Au nombre d’une trentaine, elles sont implantées avec soin, le plus souvent sous la forme de caissons en pierre. Deux sarcophages monolithes trapézoïdaux, les seuls découverts sur le site, étaient placés au centre de l’édifice, dans un espace privilégié. Ils correspondent manifestement à des sépultures aristocratiques. Les autres tombes étaient disposées tant à l’intérieur – essentiellement sous les portiques – qu’à l’extérieur du mausolée, le long de ses murs. Elles correspondent aux sépultures de la familia, au sens large du terme.

La présence de motifs chrétiens sur un des sarcophages de même que la rareté du mobilier funéraire, laissent penser qu’une partie au moins de la population concernée était christianisée.

Les caractéristiques anthropologiques relevées sur le matériel osseux indiquent la présence d’une population de type « franque » (stature élevée, dolichocrânie, chignon occipital, etc.), apparemment peu métissée et sans doute récemment implantée dans la région. L’étude anthropologique suggère aussi que cette nécropole a accueilli les défunts de deux ou trois générations d’un groupe « familial » de 15 à 20 personnes.

Un second ensemble de sépultures a été récemment mis en évidence, en dehors de l’enceinte palissadée. Nettement séparé du premier, il comprend des tombes disposées souvent par groupes de deux, distants les uns des autres. Tout indique cependant qu’elles sont contemporaines des sépultures rassemblées à l’intérieur et autour de mausolée mérovingien : même orientation, même technique de construction (coffrages en pierre), caractéristiques anthropologiques semblables, absence de mobilier. Cette bipartition de la nécropole mérovingienne, évidente sur le plan topographique, reste à interpréter, vraisemblablement en termes d’appartenance religieuse et/ou sociale.

Dans la seconde moitié du VIIIe siècle, le mausolée fut remplacé par une chapelle aux proportions modestes mais dont le plan présente un caractère chrétien indubitable : une petite nef rectangulaire, un chœur à chevet plat, une entrée située dans le mur gouttereau Nord-Ouest et une orientation liturgique (fig. 3, A). Cette chapelle domaniale et privée dont le rôle funéraire reste prépondérant, fut construite avec un soin particulier : ses murs en pierre étaient recouverts d’enduits peints et nous y avons retrouvé des éléments en verre provenant d’un vitrail. Mentionnons aussi les vestiges d’un malaxeur à mortier utilisé lors de la construction de l’édifice (fig. 3, D).

JPEG - 40 ko
Figure 3
Occupation carolingienne (milieu VIIIe s.- début IXe s.) :
A = chapelle ;
B = habitat ;
C = grenier sur poteaux ;
D = malaxeur à mortier ;
E = fossés limites ;
F = fosse dépotoir ;
G = fond de cabane à deux poteaux ;
H = rebord du plateau.

Tout proche, l’habitat contemporain est construit en matériaux légers (fig. 3, B). C’est une construction de plan trapézoïdal (13 x 12 m), sur poteaux et sablières. Elle est subdivisée en trois pièces parallèles. Le sol excavé de l’espace central a conservé les restes d’un foyer.

A quelques mètres de l’habitation, quatre poteaux appartiennent à une petite construction de plan rectangulaire et d’une surface de 4,5 m². Ils constituent vraisemblablement l’assise d’un grenier (fig. 3, C). Plus loin, sur le rebord du plateau, une construction nettement excavée de forme rectangulaire (3,5 x 4 m ; fig. 3, G) est munie de deux poteaux. Elle complète l’installation carolingienne primitive qui était délimitée par deux petits fossés parallèles (fig. 3, E).

Après cette phase de construction intermédiaire, le complexe aristocratique est l’objet d’une transformation importante dans le courant du IXe siècle. Il comprend alors une église (20 x 6 m) et un vaste édifice (27 x 18 m) correspondant vraisemblablement à la demeure du maître du domaine. Les deux constructions sont implantées à une vingtaine de mètres de distance, suivant la même orientation. Un mur les relie, matérialisant la limite N-E d’une cour intérieure.

La découverte à l’intérieur du bâtiment d’habitation, de vestiges d’un malaxeur à mortier souligne, comme à la phase précédente, le caractère aristocratique des constructions du Thier d’Olne (fig. 4, E). En effet, les malaxeurs à mortier peuvent être considérés comme le signe de l’intervention d’une véritable entreprise de construction. Seules les installations privilégiées ont fourni ce type de vestiges [3].

JPEG - 49.4 ko
Figure 4
Occupation carolingienne (IXe – Xe s.) :
A = église ;
B = habitation seigneuriale ;
C = mur de clôture ;
D = rebord du plateau ;
E = malaxeur à mortier ;
F = foyer ;
G = aire de préparation de mortier ;
H = escalier.

La nouvelle église englobe les murs gouttereaux de la nef de la chapelle et se présente sous la forme d’une mononef longue et étroite (fig. 4, A). Sa construction doit correspondre à une modification du statut de l’édifice auquel on peut sans doute attribuer une fonction paroissiale. En effet, la fonction funéraire, caractéristique des édifices précédents, devient apparemment secondaire : alors que les sarcophages monolithiques avaient conservé une place privilégiée dans l’oratoire carolingien, ils sont maintenant recouverts d’un remblai de terre et le niveau de sol de l’édifice se situe au-dessus de leurs couvercles.

Munie d’une large pièce centrale (8,5 x 11 m), l’aula, d’un portique orienté vers la Meuse et d’un escalier en bois donnant accès à un étage, la demeure seigneuriale est remarquable par ses dimensions imposantes et son plan symétrique (fig. 4, B). A cela s’ajoute la qualité des matériaux mis en œuvre : à l’exception d’une seule cloison en matériaux légers, ses murs sont en pierre et leur face interne est enduite d’un crépi qui est souvent recouvert d’un badigeon de couleur beige. Le plan presque complet de ce bâtiment carolingien du IXe siècle, constitue un des apports importants des fouilles du Thier d’Olne. Si des éléments de comparaisons découverts en fouille font pratiquement défaut [4], des documents historiques contemporains peuvent cependant contribuer à son interprétation.

En premier lieu, le plan de l’Abbaye de Saint-Gall [5], conçu au IXe siècle (830), fournit la représentation de plusieurs bâtiments profanes dans lesquels l’agencement des pièces est identique à celui de l’édifice du Thier d’Olne. La comparaison est d’autant plus utile que le plan de Saint-Gall mentionne précisément l’affectation des différentes pièces qui les composent (domus, camerae, porches, cellier, étable ou écurie, etc.).

En second lieu, la description de la domus du domaine d’Annappes, conservée par les Brevium exempla [6], fournit d’autres informations précieuses : elles permettent de tenter une reconstitution globale (en élévation et non plus seulement en plan) d’une demeure seigneuriale au IXe siècle.

Aux environs de l’an mil, le centre domanial du Thier d’Olne fut abandonné - sans traces de destruction violente - au profit d’un autre site de hauteur, dominant également le cours de la Meuse, mais à l’autre extrémité du domaine primitif : le rocher d’Engihoul, à Clermont. L’existence d’un castrum y est attesté pour la première fois par une charte de 1062. Il deviendra le siège du futur Comté de Clermont.

Bibliographie

  • Halkin J. et Roland C.G., (1909-1930) - Recueil des chartes de l’Abbaye de Stavelot-Malmédy, I:105-106.
  • Louis E., (1999) - « Sorores ac fratres in Hamatico degentes » Naissance, évolution et disparition d’une abbaye au Haut Moyen Age : Hamage (France, Nord), De la Meuse à l’Ardenne, 29:15-47.
  • Witvrouw J., Gava G., Lehance H., Gava S., Dardenne L., (1991-1992) - Le centre domanial du Haut Moyen Age de Hermalle (Engis). Les édifices funéraires et religieux, les nécropoles, Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, XXII:45-128. Witvrouw J., (1999) - Le centre domanial du Haut Moyen Age du Thier d’Olne à Engis, De la Meuse à l’Ardenne, 29:93-114.

Notes

[1] En attendant la publication prochaine des structures de l’habitat du Haut Moyen Age du Thier d’Olne, on consultera les rapports des campagnes annuelles dans le Bulletin d’Information du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz et dans les Chroniques de l’Archéologie wallonne. Voir aussi la bibliographie en fin d’article.

[2] La confrontation des documents historiques et archéologiques suggère l’identification des vestiges découverts au Thier d’Olne à ceux de la villa Alnith mentionnée dans un acte de donation de Charles le Gros, en 885 (HALKIN et ROLAND,1909-1930).

[3] Cette technique de préparation du mortier semble caractéristique de l’époque carolingienne (VIIIe-Xe siècles) (WITVROUW, 1999,p.105-106).

[4] L’un des rares éléments de comparaison est un bâtiment en bois (19 x 11 m), daté du VIIIe s., découvert sur le site monastique de Hamage (vallée de la Scarpe, près de Douai) (LOUIS, 1999, p.30-32).

[5] HECHT K., 1997. Der St.Galler Klosterplan, Weisbaden, p.221-245.

[6] Descriptifs de huit villae accrochés, vers 800, à l’unique manuscrit conservé du capitulaire De villis vel curtis imperii.